Christine Mühlberger se déplace
- 7. Dez. 2025
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Aktualisiert: 11. März
Réflexion sur la relation entre le local et le global à partir de l’œuvre de Christine Mühlberger
Leon Farhi Neto
(…) Ce que je présente ici n’est absolument pas l’interprétation d’une œuvre ni, non plus, la
description d’une vie d’artiste. Je me suis simplement laissé toucher par ce qu’une œuvre et
une vie singulières nous donnent à penser. Par conséquent, ce qui suit se réfère plus à l’affect
dont une œuvre est la cause partielle qu’à cette œuvre elle-même. (…) Pour écrire ce texte, en
plus de mon lien affectif à l’œuvre plastique de Christine, je me suis aussi servi d’une
interview que j’ai pu réaliser avec elle, en Suisse, en novembre 2010.
Dans son existence et dans le processus de production de son œuvre, Christine se déplace, se
déplace continuellement. Son parcours artistique peut être perçu, imaginé, comme une couture
indéfinie, une ligne qui sans cesse relie le local au global. Les noms des lieux où son œuvre a
pris forme, pendant ces 25 dernières années, font le tour du monde : Suisse, son point de
départ et de retour, puis des lieux urbains et non urbains de divers pays du monde,
notamment, États-Unis, Brésil, Crète, Maroc, Inde, Italie, Turquie, Russie, Islande, Chine,
Japon et Autriche.
Cette production mondialisée, n’est-elle pas caractéristique de ce que nous appelons
globalisation ? Le local, chez Christine, n’est-il pas ce lieu géographique qu’elle quitte
continuellement et vers lequel elle retourne aussi continuellement ? Cette production
artistique mondialisée n’est-elle pas un des multiples phénomènes que la globalisation rend
possibles ? N’est-elle pas, cette œuvre, un des bons fruits de la globalisation ? Y a-t-il quelque
chose de plus évident dans cette œuvre que le rapport local-global ?
Peut-être, mais c’est justement cette évidence que nous allons retravailler ici. Pour penser
l’œuvre de Christine, nous allons repenser le local, le global et leur relation immédiatement
géographique. L’œuvre de Christine nous donne à penser la relation local-global, mais en y
réfléchissant bien, elle nous la donne à penser autrement.
Local – global
Notre plus évidente représentation du local est spatiale. Nous imaginons le local associé à une
détermination géographique de l’espace. Selon ce point de vue, le parcours de Christine
s’inscrirait dans l’espace en dessinant une étoile, dont le centre serait le local, la Suisse ; et les
pointes, les divers coins du monde vers lesquels elle se déplace.
Cependant, en considérant le parcours de Christine avec plus d’attention, en entendant ce
qu’elle nous dit, nous pouvons nous imaginer autre chose que ce dessin d’étoile. Quand elle
nous dit que ses déplacements sont un « pèlerinage », en fait, elle nous dit que le centre de
son parcours n’est pas le local géographique. En effet, pour le pèlerin, le centre est le lieu vers
le quel il va, non celui duquel il part. Pour Christine, le centre est à la pointe de l’étoile non en
son milieu.
(…)
Christine, l’objet et le miroir
Dans ses activités artistiques, Christine se déplace dans le monde. Elle se déplace un peu
partout dans le monde devenu global, sans jamais quitter le local. Elle se fait elle-même, par
son corps, l’instrument et le support de son œuvre.
Chez Christine, le corps en marche est le moyen et souvent aussi le but de l’œuvre. Elle
marche vers l’espace de l’œuvre, pour l’atteindre. Elle marche dans l’œuvre, pour l’accomplir.
Souvent les deux. La marche est l’œuvre, elle exprime la mise en jeu du nexus*, dans le
global.
À Joaquina, au Brésil, en marchant sans arrêt, des heures et des heures, jour après jour,
pendant un mois, pieds nus, Christine dessine une longue double-spirale d’environ 50 m et 20
m de diamètre et 2.500 m en ligne sur le sable chaud-froid des dunes. Dans les premiers jours,
le vent recouvre de sable, pendant la nuit, une grande partie du dessin. L’œuvre reste à peine
perceptible. Mais peu à peu l’œuvre s’inscrit sur les dunes et n’est plus effacée[13].
À Sfinari, en Crète, pendant plusieurs mois, en hiver, Christine marche afin de récolter les
terres colorées qui lui serviront comme matière d’empreinte, pour peindre des fresques sur les
murs d’une maison délabrée et abandonnée, qu’elle a trouvée pendant ses randonnées de
prospection[14].
À Bangalore, en Inde, par la marche, Christine fait l’expérience du paysage urbain et de la
multitude. Elle parcourt pendant trois heures le même trajet, une ligne simple qui suit son
ordre propre, parmi un très grand nombre d’autres lignes d’un complexe d’un autre ordre. Elle
est un flux humain simple, en parallèle avec les flux métalliques, bruyants et enfumés des bus,
des motocycles et des voitures[15].
Les conditions physiques de son oeuvre sont intentionnellement déroutantes, extrêmes. La
grande distance, la chaleur, le froid, le vent, la pluie, la neige, le sable, la poussière, la
répétition indéfinie du geste, « l’inconfort », la fatigue, voire l’épuisement, sont
esthétiquement recherchés pour l’expérience limite dans laquelle l’œuvre de Christine se
réalise.
Ces conditions, Christine les cherche, les pousse à l’extrême du « supportable ». Il s’agit,
c’est elle qui le dit, d’une « exacerbation » de la sensibilité du corps pour aller plus loin que
ce qui est le commun, afin d’atteindre un « état hors commun ».
L’expérience esthétique est l’expérience de la sensibilité d’un corps, l’expérience affective.
Dans et par l’expérience esthétique, le corps imagine[16]. Pousser l’imagination, par
l’exacerbation esthétique, c’est aussi mener à bout la puissance d’imagination du corps propre
et, par là, aller vers les limites possibles de l’imagination d’un corps. Pousser l’imagination,
par son exacerbation à de telles limites, c’est marcher vers l’effacement des limites entre le
corps et la nature, entre le sujet et l’objet.
Christine marche vers ce qui constitue l’insupportable pour son expérience propre et pour une
expérience humaine en général. Christine marche vers les limites d’une expérience esthétique
encore possible, vers les limites supportables d’une expérience imaginative qui préserve
encore, mais ténuement, le rapport de mouvement et de repos propre aux parties de son corps,
rapport qui constitue l’essence singulière de son corps individuel[17]. Un peu plus au-delà de
ces limites, c’est vrai, son corps se désagrégerait.
Toutefois, si Christine marche vers l’insupportable, elle ne l’atteint pas de manière absolue.
Elle fait l’expérience encore supportable de l’insupportable, expérience où l’intérieur et
l’extérieur ne sont plus discernables, sinon par une mince limite. C’est ce que d’habitude on
appelle une expérience mystique[18]. Cette expérience pourtant reste esthétique. Elle reste
imaginative dans son exacerbation. Elle reste une expérience corporelle, mais il ne s’agit plus
du corps en tant que local du global, du corps-objet moderne.
En relation au corps-nexus du global, le corps produit par les expériences esthétiques et
artistiques de Christine, le corps artistique, est un corps autre, un corps spiritualisé. Cette
production artistique d’une manière d’exister du corps, qui est autre en relation au global, est
aussi une production éthique – elle vise la spiritualisation du corps. Le corps-Christine se
spiritualise, il ne s’imagine plus comme le corps-objet du global.
Ainsi, dans cette œuvre, j’identifie deux matérialités ou, plutôt, deux sortes de vestiges de son
processus éthique-artistique. L’une se dépose objectivement dans le monde. Cette matérialité
est le versant objectif, les objets manipulables, supportables, (et alors aussi globalement
appréhensibles) de son expérience artistique. L’autre sorte de vestiges sont les empreintes
déposées comme en miroir, de manière réflexive, sur son corps et sa pensée. Cette matérialité
est le versant éthique de son œuvre. Comme un objet et son image dans le miroir, cette
matérialité en reflet, ce versant réfléchi, est absolument indissociable de la production du
versant objectif. L’œuvre artistique de Christine comprend, à mon avis, de manière
inséparable ces deux versants : les vestiges de son opération dans le monde et sur son corps.
Dans la réappropriation artistique qu’elle fait du nexus global, Christine capture les vestiges
du passage de son corps sur les lieux déserts ou sur les espaces urbains du monde pour en
faire d’autres vestiges sur d’autres corps – vestiges de vestiges, mémoire de mémoire. Les
traces premières, lesquelles constituent la mémoire dans le corps du monde de la rencontre du
corps en œuvre de l’artiste avec les différents espaces où il se rend artistiquement, Christine
les recueille de plusieurs manières, avec des méthodes très particulières : photographies,
décalques, gravures au beurre, au sable, aux pigments. Elle fixe ces impressions sur divers
supports qu’elle réopère éventuellement, dans une démultiplication des captures et
élaborations des vestiges et des mémoires de ses expériences.
Ces prises et reprises des vestiges premiers multiplient presque indéfiniment le processus
matériel en œuvre, et en constituent de nouvelles expériences. Les effets de cette
réappropriation sont des objets : tableaux, gravures, positifs réopérés, vidéos, vestiges de
vestiges. Ils sont saisissables, manipulables, transportables, ils s’exposent comme une œuvre
d’art, parfois comme des marchandises. Le spectateur non averti éventuellement les sépare de
leur processus de production artistique. Il méconnaît souvent l’autre versant l’œuvre, qui sans
se cacher ne s’expose pas, son effet miroir – l’inscription de l’œuvre dans le corps même de
l’artiste.
Dans sa plus récente opération, Christine se déplace sept heures par jour en parcourant aller-
retour la distance de 16 mètres entre les murs de son atelier à Salzburg. Les traces de sa
démarche se gravent sur une bande de papier blanc[19]. Dans la capture de cette expérience,
en photographies et en vidéo, apparaît, dans le versant objectif de l’œuvre, en une sorte de
miroitement de l’image du miroir, l’image du corps opéré en son opération. Ce n’est pas le
corps-objet du global. Ce qui apparaît, c’est déjà une image du corps spiritualisé.
L’insupportable pénètre-t-il, dans un reflet, le corps de l’objectivité ?
L’imperium global, nous l’avons vu, se constitue par l’appropriation de la puissance d’agir des
corps. Alors, dans son œuvre, Christine, en le spiritualisant, se réapproprie son corps.
Faire de son œuvre « une manifestation », cela fait partie des revendications exprimées de
l’artiste. Ce corps politique tout autant qu’éthique est insupportablement là. Il défait le
nexus du global, en retournant contre lui ce nexus pour s’affranchir de son emprise. Son corps
exemplaire est le couteau de chair retourné dans la chair dont il est fait. Ce retournement,
c’est une inversion immanente. Le globalement insupportable est là : ce corps réapproprié,
opéré et spiritualisé dans le processus de l’œuvre, ce corps non capturable par le global et
pour cela même retourné contre son ordre.
* nexus designe le lien étudié par Foucault entre sujet, vérité et pouvoir. Pour Spinoza, dans une approche ontologique, le
nexus est un nœud causal : « L’Esprit comprend que toutes les choses son nécessaires et sont déterminées à exister et à opérer
par le nœud infini des causes (infinito causarum nexu) ». SPINOZA. Op. cit. Démonstration de la proposition VI, partie 5.
[15] www.christinemuehlberger.ch/kumkum/index.htm.
[16] « […] les affections du Corps humain dont les idées représentent les corps extérieurs comme étant en notre présence,
nous les appellerons des images des choses. E quand l’Esprit contemple les corps de cette façon, nous dirons qu’il imagine ».
SPINOZA. Op. cit. Scolie du corollaire de la proposition XVII, partie 2.
[17] « Les corps se distinguent entre eux sous le rapport du mouvement et du repos, de la rapidité et de la lenteur, et non
sous le rapport de la substance ». SPINOZA. Op. cit. Lemme I, après la proposition XIII, partie 2.
[18] « J’entends par expérience intérieure ce que d’habitude on nomme expérience mystique : les états d’extase, de
ravissement, au moins d’émotion méditée ». BATAILLE, Georges. L’expérience intérieure. Paris: Gallimard, 1954. P. 15.
Extraits d’un texte publié dans :
FARHI, Leon. Christine Mühlberger se déplace. In : SOULAGES, François (ORG.).
Mondialisation et frontières : Arts, cultures et politiques. Paris : L’Harmattan, 2014. P.
113-126